Est-ce bien la vache qui est "folle" ?

 

Depuis 1986, date de son apparition en Angleterre, la maladie dite de la "vache folle" fait régulièrement parler d'elle au fil des nouveaux cas découverts.

 

La maladie de la vache folle est une encéphalopathie spongiforme transmissible, c'est- à-dire une maladie mortelle et contagieuse, se traduisant par une dégénérescence en "éponge" (1) du tissu nerveux.

 

La tremblante, une encéphalopathie touchant le mouton, nous servira d'illustration particulière des symptômes et de l'évolution des encéphalopathies spongiformes en général. La tremblante du mouton a été décrite au milieu du XVIIIe siècle, elle sévit en Europe à cette époque. Au XIXe siècle, la maladie envahit l'Australie suite à l'importation de moutons Mérinos provenant des troupeaux du roi Georges III (2), nous verrons que cela a son importance.

 

Si le nom français de la maladie met en lumière des anomalies du système moteur de l'animal, la nomenclature anglaise, "scrapie", insiste sur le prurit (3) intense dû à la maladie.

Les symptômes de cette maladie sont les suivants : tremblements de la tête et du cou, prurit intense qui empêche parfois l'animal de se nourrir ou de se reposer, des mouvements anormaux des membres, troubles du comportement, convulsions.

Après deux à six mois de détérioration neurologique progressive avec maigreur prononcée, le mouton meurt dans un état de faiblesse extrême. La transmission de la maladie se fait par ingestion ou par contact direct ou indirect (4) avec des animaux malades.

L'agent responsable de la scrapie était considéré comme un virus lent, en référence à la longue période d'incubation.

 

Les lésions concernent la substance grise du système nerveux, mais il n'y a pas d'inflammation (5) ni de réactions auto-immunes(6).

On retrouve par contre des fibrilles constituées d'une seule protéine dont nous reparlerons, le prion.

Ces fibrilles sont caractéristiques de la maladie, ainsi que l'aspect en éponge que prend le tissu nerveux suite à la maladie.

 

Cette description de la tremblante du mouton s'applique, pour l'essentiel, aux autres types d'encéphalopathies spongiformes que l'on retrouve chez le vison, l'élan etc.

Dès 197O (7), C. Gajdusek montre que l'encéphalopathie du vison est consécutive à la consommation de viande de mouton atteint de tremblante, il montre également que la maladie se maintient chez les visons entre autres parce que les lamentables conditions de vie qui leur sont imposées dans les élevages poussent fréquemment ces animaux au cannibalisme.

 

En 1985 apparaissent les premières vaches folles en Angleterre.

L'apparition de cette nouvelle maladie sera annoncée en 1986.

Le 20 mars 1996, une possible transmission de la maladie à l'homme est annoncée, 10 personnes ont été atteintes, 8 sont déjà mortes. Cette annonce va provoquer la crise que l'on sait.

La maladie de la vache folle est donc transmissible à l'homme et se manifeste comme une nouvelle forme d'une maladie très rare déjà connue, la maladie de Creutzfeldt-Jakob, dont les symptômes sont similaires à ceux de la tremblante.

En fin 1998 on répertorie 35 cas de la nouvelle forme de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.

Notons que si les faits suggèrent une relation entre ces nouveaux cas d'encéphalopathie humaine et la consommation de viande de vache atteinte, cette relation n'a pas encore pu être prouvée scientifiquement.

 

Est-il prudent de manger du boeuf ? On ne peut répondre à cette question avec certitude.

Toutefois le muscle, le lait et la gélatine sont généralement considérés comme sans danger pour la santé humaine.

Le tissu nerveux, les os et les organes internes en revanche présentent un danger, pour autant bien sûr qu'ils proviennent d'une vache atteinte. Le problème est qu'il est difficile de garantir qu'une saucisse de Francfort ou un pâté ne contienne pas de ces organes ou tissus. Côtes à l'os et osso bucco sont également à éviter.

 

Le 6 octobre 1997, S.B. Prusiner démasque un agent double, le prion, en publiant son désormais célèbre « Les prions - Un nouveau principe biologique d'infection.»

Ce qui fait la nouveauté du principe d'infection qu'est le prion, c'est d'une part qu'il est à la fois l'agent infectieux et un constituant normal du cerveau, c'est donc bien un agent double, et d'autre part qu'il est dépourvu de gènes, ce qui en fait l'agent pathogène le plus simple actuellement connu : une protéine (8).

 

Il est ici nécessaire de préciser quelque peu ce qu'est un gène.

Un gène est une unité d'information. Pour construire une maison, il faut un plan : l'information nécessaire pour que l'ensemble des matériaux disponibles devienne une maison est contenue dans un dessin, le plan de la maison.

 

Pour "construire" un être, une information considérable est nécessaire.

L'ensemble de l'information caractéristique d'un être est appelé le génome, il est divisé en unités fonctionnelles, les gènes.

L'agent infectieux de la tremblante, avant la découverte du prion, était considéré comme un virus non conventionnel.

Un virus est constitué de gènes et de protéines, le virus est infectieux en envoyant ses gènes (l'information qui lui permettra d'être reproduit) dans les systèmes de production de la cellule qu'il parasite. Ce qui lui permet de se reproduire et accessoirement, de son point de vue du moins, de détruire la cellule hôte.

Le rhume et la grippe sont deux exemples bien connus de maladie à virus.

 

Depuis la découverte des prions, on sait donc qu'une protéine seule peut être infectieuse.

C'est du moins l'hypothèse la plus largement acceptée à ce jour.

Une simple protéine est donc capable de provoquer, de manière contagieuse, une maladie mortelle, qui plus est une zoonose, c'est-à-dire une maladie animale transmissible à l'homme. Comment est ce possible ?

 

Le prion est un composant normal et naturel du cerveau. Il se trouve en surface des astrocytes, c'est à dire les cellules qui supportent les cellules nerveuses proprement dites. Les astrocytes jouent également un rôle dans la nutrition du cerveau.

Il y a chez l'individu sain un équilibre entre la synthèse des prions et leur destruction, assurée par des enzymes spécialisées.

 

Les encéphalites spongiformes sont liées à la présence de prions d'une forme telle que les enzymes ne peuvent les détruire. Quand un prion rencontre un prion pathogène, ce dernier joue le rôle de chaperon et transforme ainsi le prion sain en un prion pathogène.

 

Les prions anormaux se multiplient, et étant inattaquables par les enzymes, s'accumulent provoquant ainsi les lésions et les symptômes typiques des encéphalites spongiformes.

 

Nous avons vu que la tremblante est connue depuis plus de deux cents ans chez le mouton.

Cette maladie ne s'est pas transmise à l'homme jusqu'en 1995.

Comment le prion a-t-il pu traverser la barrière d'espèce, qui jusque-là était considérée comme infranchissable?

Nous devons tout d'abord revenir aux années 80. A cette époque, l'incorporation de farines animales à l'alimentation des animaux était déjà chose courante, et l'est toujours d'ailleurs.

Transformer un cadavre en aliment est évidemment des plus intéressant d'un point de vue économique.

 

Il y eut dans les années 80 une épidémie de tremblante en Nouvelle-Zélande.

Pour des raisons économiques, le traitement des carcasses des animaux morts ou abattus a été revu à la baisse diminution de la température appliquée pour transformer les carcasses en farine et suppression des solvants du processus.

Les températures étaient alors toujours suffisantes pour détruire tout virus ou bactérie connus, mais plus assez pour détruire les prions. Des prions pathogènes étaient donc présents dans les farines issues des moutons néo-zélandais atteints de tremblante.

Pourtant, dès les années 60, des études avaient montré que l'agent de la tremblante résistait aux températures élevées, au formol et aux ultraviolets.

 

C'est également pour des raisons économiques que les farines résultant du traitement des carcasses de ces animaux malades se sont retrouvées dans les rations de bovins. En effet le régime des bovins est calculé par programmation linéaire, c'est-à-dire que sur base d'un ensemble d'aliments jugés convenables pour la vache, un programme informatique calcule la ration la moins chère qui répond aux besoins de l'animal.

Si les prix de la farine de viande sont bas, il y a plus de chance d'en trouver dans les rations, d'autant plus que le soja, une autre source de protéines, est cher sur le marché.

Le prion pathogène peut dès lors contaminer la vache, puis la vache, via sa viande, contaminer l'humain.

On considère que 50 personnes ont été atteintes de la nouvelle variété de la maladie de Creutzfeldt-Jakob depuis le début de la crise, 170 000 bovins ont été atteints. Pour faire des économies, on peut dire que l'on a fait des économies

 

Si les prions jouent un rôle essentiel dans les encéphalites spongiformes, ces maladies ont également une importante base génétique. Nous avons vu que les gènes sont des unités d'information.

C'est grâce à l'information véhiculée par les gènes que, dans un milieu donné, les atomes s'assemblent ici en herbe, là en libellule ou ailleurs en oiseau.

C'est là une illustration de la loi du triangle avec les gènes comme premier point, porteurs d'information, et l'environnement comme deuxième point, une matière désorganisée, mais réceptrice de cette information un peu comme un jeu de construction pour enfant où de nombreuses choses différentes peuvent être construites sur la base d'un nombre de pièces limité (les composants de la matière, carbone, hydrogène, azote, oxygène et soufre) et d'un plan (les gènes).

 

Un être est donc la résultante de l'information qu'il contient et de l'environnement dans lequel il a pu se construire et dans lequel il vit. Le génome à lui seul ne permet pas de prévoir exactement l'individu qui va s'en manifester, le fait que deux clones ne soient pas rigoureusement identiques en est une preuve. La présence de prions pathogènes dans l'alimentation est un facteur d'environnement, mais le fait d'être sensible à ces prions dépend de la structure de nos propres prions, cette structure dépend de nos gènes, d'où l'influence de la génétique dans cette maladie.

 

La tremblante du mouton a existé pendant plus de deux cents ans sans nuire à l'homme. Nous savons que la recherche du profit associée à une imprudence caractérisée ont été à la base d'une crise mondiale sans précédent.

Du point de vue bovin, l'épidémie semble être maîtrisée.

 

Quant aux conséquences que cette épidémie aura sur la santé humaine, il est difficile de se prononcer, les prions sont encore très mal connus et, de plus, les encéphalopathies spongiformes peuvent avoir de très longues périodes d'incubation, (parfois plus de quinze ans) et les premiers cas de la nouvelle variété de la maladie de Creutzfeldt-Jakob sont apparus en 1995.

 

Après avoir envisagé les aspects scientifiques de la crise de la vache folle, envisageons le point de vue mystique que l'on peut porter sur la question. A chaque découverte d'une vache folle, tout le troupeau dont elle provient est tué puis détruit.

On s'habitue presque à ce que des troupeaux entiers soient brûlés, un peu comme on détruirait un stock de pièces devenues inutiles.

Les animaux donnent leur vie pour que la nôtre puisse se maintenir.

Avons-nous vraiment le droit de les traiter comme de vulgaires produits, de les multiplier ou de les détruire dans notre seul intérêt ?

Pensons par exemple à l'abattage de 80 000 porcelets afin d'assurer le maintien des prix du porc (9). Ce genre de comportement paraît hélas naturel à quiconque ne reconnaît pas l'existence d'une âme en l'animal, ce qui permet de le considérer comme une machine, complexe certes, mais une machine.

L'animal est pourtant un être vivant, et personne n'en doute, pour peu que l'on se pose la question.

 

Il existe un karma collectif négatif de l'humanité envers le monde animal.

Nous sommes plus qu'ingrats envers les autres membres de la famille de la vie.

D'un point de vue mystique, il est évident que dès l'instant où nous supprimons une vie en dehors du désir de maintenir la nôtre, par exemple par profit ou par plaisir, nous accumulons un karma négatif.

Il en va de même quand nous faisons souffrir. Les exemples de souffrance imposée à l'animal sont hélas très nombreux.

 

Nous avons vu que la maladie de la vache folle et les inquiétantes perspectives qu'elle laisse entrevoir sont liées aux pratiques d'une agriculture motivée exclusivement par le profit.

L'agriculture industrielle existe car, comme le disait l'humoriste Coluche, « Si ça se vend, c'est que ça s'achète ».

Cette petite phrase met bien en relief la dimension collective de ce karma.

Si l'on observe les rayons des grandes surfaces, on est étonné de trouver de la viande au même prix que les légumes, ou presque.

Se souvient-on encore que cette viande a été un animal, doté de conscience et sensible à la souffrance ?

 

Le consommateur a un rôle considérable en ce domaine.

Est-il vraiment si difficile, à une époque où la consommation d'un excès de protéine, pose des problèmes de santé, de diminuer notre consommation de viande ?

Si la vie n'a pas de prix, le respect de la vie coûte; une viande bon marché est déjà un indice de non-respect de l'animal. Penchons-nous quelques instants sur les moyens utilisés pour diminuer les coûts de production.

 

Le poste principal est celui de l'alimentation (50 % des coûts en moyenne (10), c'est pour diminuer ces coûts alimentaires que des farines de viande d'animaux morts se retrouvent dans l'alimentation, mais on y trouve aussi des graisses usées de friture, des boues de station d'épuration et même le contenu de fosses septiques (11).

 

L'occupation des installations représente également un coût important, il suffit donc d'augmenter la densité d'animaux au mètre carré, parfois de manière telle que les animaux en deviennent cannibales.

C'est toujours en fonction des coûts de production que les animaux sont dopés, un poulet industriel est engraissé en 40 jours, alors qu'il en faut 80 dans des conditions normales, tout cela est rendu possible par l'utilisation d'antibiotiques et autres facteurs dits "de croissance" dans l'aliment.

 

Ces quelques exemples montrent bien à quel point l'agriculture industrielle est irrespectueuse de l'animal, et que si elle produit des animaux, elle produit également un bien mauvais karma : chaque fois que nous achetons une viande issue d'une telle production, nous participons à ce karma négatif.

La crise de la vache folle, tout comme celle de la dioxine en Belgique a été l'occasion d'une timide remise en question de l'agriculture industrielle, et c'est heureux, mais il est regrettable que cette remise en question soit motivée par la peur pour notre santé et non par la compassion pour l'animal qui souffre.

 

En tant que mystiques, nous ne pouvons qu'être sensibles à cette souffrance, et nous nous devons d'agir de manière à ne pas participer à cette perversion d'une agriculture devenue folle.

 

Des labels (12) de plus en plus nombreux garantissent un respect minimal des animaux de production, ces labels méritent d'être encouragés. Et si nous consommons de la viande, il nous est toujours possible d'avoir une pensée, une prière pour l'animal qui nous a donné sa vie, afin que sa prochaine incarnation soit meilleure.

 

Notre monde actuel prouve assez les problèmes liés à la recherche effrénée du profit.

Nous avons vu que dans le domaine de l'élevage, cette recherche du profit prend une dimension karmique inquiétante. Il semble urgent que l'humanité en soit consciente. Si l'agriculture avait au départ pour objectif d'assurer l'existence, et donc l'évolution des humains, de nos jours le profit est prioritaire.

 

Somme toute, nous avons mis la charrue avant les boeufs, et en plus nous avons le culot de prétendre que c'est le bovin qui est fou.

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par Jean-Marie Beduin,

membre de la section "Écologie" de l'Université Rose-Croix Internationale

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Notes

 

(1) Cet aspect en éponge n'est observable que sur une coupe de cerveau observée au microscope, le cerveau ne ressemble donc pas à une éponge.

 

(2) Brigitte Chamak in « Pour la Science », N° 256, février 1999.

 

(3) Prurit : démangeaison, et en anglais, to scrap gratter.

 

(4) Par exemple des animaux se trouvent contaminés après avoir séjourné dans une étable ayant abrité des moutons malades.

 

(5) L'inflammation signe la présence d'un agent pathogène tel que virus, bactérie. Les tissus touchés par un agent infectieux classique sont le siège d'une inflammation dont le but est de neutraliser cet agent infectieux. Ce n'est pas le cas des encéphalites spongiformes.

 

(6) Une réaction auto-immune est une anomalie du système immunitaire celui-ci s'attaque à l'organisme dont il fait partie.

 

(7) Brigitte Chamak in « Pour la Science» N° 256, février 1999.

 

(8) L'albumine du blanc d'oeuf est une protéine, l'hémoglobine du sang également.

 

(9) « Le Canard Enchaîné » mercredi 19 mai 1999.

 

(10) « Nutrition animale et complémentation protéique des rations alimentaires ».

P. Combris, INRA, laboratoire de recherche sur la consommation (Corela) Ivry.

 

(11) « Le Canard Enchainé » - mercredi 9juin 1999.

 

(12) Par exemple, les labels garantissant aux consommateurs que les poules pondeuses ont accès à des parcours extérieurs.

 

 

      Pourquoi ?       

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