Extrait de : Teilhard de Chardin   Science et Christ   Editions du Seuil   1965

 

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1   PHILOSOPHIE. L'UNION CRÉATRICE


A. LES PRINCIPES FONDAMENTAUX



Avant d'aborder l'exposé synthétique de la philosophie qui supporte et organise l'édifice de mes constructions morales et religieuses, je crois utile de dégager un certain nombre de Principes ou Postulats fondamentaux, où apparaît « l'esprit » dans lequel est née et s'est développée ma représentation de l'Univers.

 

1) Le primat de la conscience.

 

Logiquement et psychologiquement, le premier de ces principes est la conviction profonde que l'être est bon, c'est-à- dire

a) qu'il vaut mieux être que ne pas être,

b) qu'il vaut mieux être plus qu'être moins.

En admettant comme principe auxiliaire, que l'être « achevé » est l'être conscient, on peut donner à ce principe une forme plus pratique et plus claire, à savoir

a) qu'il vaut mieux être conscient que de ne pas être tel,

b) qu'il vaut mieux être plus conscient que moins conscient.

 

A première vue ces propositions pourront paraître évidentes ou stériles. En réalité elles se découvrent extrêmement fécondes et exigeantes dès qu'on essaie de les pousser à leurs dernières conséquences. Et on est surpris, à l'expérience, de voir combien elles sont souvent contestées pratiquement ou théoriquement, par les agnostiques, les pessimistes, les jouisseurs, les pusillanimes. C'est peut-être bien sur l'option primordiale entre la valeur ou la non valeur absolue de la plus grande conscience que se produit la grande coupure entre les Hommes bons ou mauvais, élus ou réprouvés.

 

2) La foi en la vie.

 

Immédiatement à côté de cette première pierre fondamentale de ma vie intérieure, -le primat de la Conscience -, j'en discerne une autre, qui est la Foi en la Vie, c'est-à-dire la certitude inébranlable que l'Univers, considéré dans son ensemble,

a) a un but,

b) et ne peut ni se tromper de route, ni s'arrêter en chemin.

Pris isolément, les éléments du Monde ne réussissent hélas! que dans une proportion dérisoire. Invinciblement, je me refuse à étendre à leur collectivité cette totale contingence.

Je ne puis admettre que 1' Univers échoue. Que ce privilège (l'assurance du succès) soit dû à une action providentielle transcendante, - ou à l'influence d'une énergie spirituelle immanente au tout (quelque âme du Monde), - ou à l'espèce d'infaillibilité qui, refusée aux essais isolés, appartient aux essais indéfiniment multipliés (<c infaillibilité des grands nombres »), - ou plutôt qu'il tienne à l'action hiérarchisée de ces trois facteurs simultanément, - peu importe ici. - Avant toute explication de la chose, je crois au fait que le Monde, pris comme un Tout, est assuré d'aboutir, c'est-à-dire (en vertu du Principe i) d'arriver à un certain état supérieur de conscience.

Je le crois par inférence parce que, si l'Univers a réussi jusqu'ici l'invraisemblable travail de faire naître la pensée humaine au sein de ce qui nous paraît un réseau inimaginable de hasards et de mauvaises chances, c'est qu'il est, au fond de lui-même, dirigé par une puissance souverainement maîtresse des éléments qui le composent. Je le crois, aussi, par besoin parce que, si je pouvais douter de la solidité à toute épreuve de la substance dans laquelle je me trouve engagé, je me sentirais absolument perdu et désespéré. Je le crois enfin, et surtout peut-être, par amour; parce que j aime trop l'Univers qui m'entoure pour n'avoir pas confiance en lui.

 

 

3) La foi en l'absolu.

 

Puisque le Monde réussit (Principe 2), et que réussir consiste à devenir plus conscient (Principe 1), je conclus, on vient de le voir, que l'Univers mûrit en soi le fruit d'une certaine Conscience.

Quel attribut essentiel exigerons-nous de cette plus haute conscience, de cette manière d'être supérieure, pour reconnaître qu'elle est vraiment un succès? - Nous lui demanderons de représenter un état acquis pour toujours, c' est-à-dire une perfection absolue.

 

En fait, c'est bien clair, 99 hommes sur 100 ne se posent jamais distinctement cette question « Vaut-il la peine de vivre ? »

Ils n'en voient pas le problème, parce que la vie les entraîne encore automatiquement, comme elle a fait pour les êtres irraisonnables qui ont mené seuls, jusqu'à l'Homme, le travail de l'évolution.

Mais, en droit, le problème existe, et il est à prévoir qu'il se posera avec une acuité croissante à l'Humanité à mesure que l'oeuvre réalisée par celle-ci deviendra plus précieuse et plus lourde. Pouvons-nous vraiment espérer faire oeuvre qui dure, ou pétrissons-nous seulement de la cendre ?

Avec l'intelligence a paru, au coeur du Monde terrestre, une redoutable puissance de critiquer ce Monde.

Les animaux tirent passivement et aveuglément le char, bien lourd, du Progrès. L'Homme, lui, avant de continuer la tâche commune, peut, et doit, se demander si elle vaut la peine qu'elle exige le travail de vivre, et l'effroi de mourir. Or, la seule récompense qui puisse nous satisfaire (j'en appelle à la réflexion loyale de tout homme capable de descendre au vrai fond de lui-même) c'est la garantie que le résultat tangible de nos labeurs, par quelque chose de lui-même, est recueilli dans une Réalité où ne sauraient l'atteindre aucun ver ni aucune rouille.

 

L'exigence que j'exprime ici pourra paraître démesurée. Je la crois cependant absolument naturelle à l'Homme, parce que je la lis si clairement au coeur de moi-même que je ne puis admettre qu'elle manque, en droit, à aucun de mes semblables. Plus j'y pense, plus je vois que je serais psychologiquement incapable de faire le plus petit effort si je ne pouvais croire à la valeur absolue de quelque chose dans cet effort. Prouvez-moi que rien ne restera un jour de mon oeuvre, parce qu'il y aura, non seulement une mort de l'individu, et une mort de la Terre, mais une mort de l'Univers; - et vous tuez en moi le ressort de toute activité.

Promettez à mon être des millénaires de vie personnelle ou d'utilisation surhumaine dans quelque plus Grand que lui-même.

Si, au bout de cette période, l'anéantissement le guette, c'est exactement comme si la mort était demain sur moi je ne remuerai pas le petit doigt pour devenir meilleur. La volonté libre ne peut être mise en mouvement, dans la moindre chose, que par l'attrait d'un résultat definitif, d'un « ktêma eis aei (1) » , promis à son effort.

Et comme précisément (Principe 2) je ne puis admettre que le Monde soit mal construit, physiquement contradictoire, incapable de nourrir la faim essentielle des êtres qu'il a produits dans son sein, - alors, je me fixe éperdument dans la certitude que la Vie, dans son ensemble, se dirige vers l'établissement d'une Terre nouvelle et éternelle.

(1). D'une « oeuvre pour toujours «. (N.D.E.)

 

4) La priorité du tout.

 

Sous quels traits, maintenant, me représenterai-je la Réalité terminale, seule précieuse, qui collecte tout ce qu'il y a d'absolu dans mon travail et dans le travail de la Vie? - Inévitablement sous ceux d'une immense Unité. Puisque c'est la Vie dans son ensemble, et non dans ses éléments, qui est infaillible (Principe 2); puisque, dans le fruit attendu de la croissance du Monde, le plus pur de la Sève élaborée par chaque monade doit se distiller (Principe 3), l'Absolu vers qui nous nous élevons ne saurait avoir d'autre visage que celui du tout, - d'un Tout épuré, sublimisé, « conscientisé ».

Ainsi, graduellement, ma foi en la valeur de l'être individuel s'est précisée, enrichie, jusqu'à me jeter aux pieds de quelque Réalité universellement attendue. Le processus intellectuel est logique. Historiquement mon esprit a suivi, j'en suis sûr, une marche inverse. Je n'ai pas découvert laborieusement le Tout. Mais c'est lui, qui, par une sorte de « conscience cosmique » s'est présenté, imposé à moi. C'est son attrait qui a tout mis en mouvement en moi, tout animé, tout organisé. C'est parce que je sens et aime passionnément le Tout, que je crois au primat de l'être, - et que je ne puis admettre un échec final de la Vie, - et que je ne saurais désirer une moindre récompense que ce Tout lui-même.

Philosophiquement et psychologiquement, la suite le montrera sans cesse, rien n'est compréhensible dans le Monde qu'à partir du Tout, dans le Tout.

 

 

 

B. L'UNION CRÉATRICE

 

 

 

Les divers principes que je viens de passer en revue circonscrivent le champ à l'intérieur duquel il faut chercher la solution du problème de la vie, - mais ils ne donnent pas encore une interprétation du Monde. Cette interprétation, j'ai cherché à me la donner par la théorie de l'Union créatrice.

L'Union créatrice n'est pas exactement une doctrine métaphysique. Elle est bien plutôt une sorte d'explication empirique et pragmatique de l'Univers, née en moi du besoin de concilier, dans un système solidement lié, les vues scientifiques de l'Évolution (admises comme définitives dans leur essence) avec la tendance innée qui m'a poussé à chercher le Divin, non en rupture du Monde physique, mais à travers la Matière, et en quelque manière, en union avec elle.

 

A cette explication des Choses je suis arrivé fort simplement en réfléchissant sur les rapports si déconcertants qui existent entre l'esprit et la matière. S'il est un fait bien établi par l'expérience, c'est que « plus un psychisme est élevé, chez tous les vivants que nous connaissons, plus il nous apparaît lié à un organisme compliqué ».

Plus l'âme est spirituelle, plus son corps est multiple et fragile.

 

- Cette curieuse loi de compensation ne semble pas avoir attiré spécialement l'attention des philosophes, sauf pour leur être une occasion d'approfondir davantage l'abîme qu'ils aiment à creuser entre Esprit et Matière. Il m'a paru que loin d'être une relation paradoxale ou accidentelle, elle avait grand'chance de trahir la secrète constitution des êtres.

Au lieu d'en faire une difficulté, une objection, je l'ai donc transformée en principe même d'explication des Choses.

 

L'Union créatrice est la théorie qui admet que, dans la phase évolutive actuelle du Cosmos (seule connue de nous), tout se passe comme si l'Un se formait par unifications successives du Multiple, - et comme s'il était d'autant plus parfait qu'il centralise sous lui plus parfaitement un plus vaste Multiple. Pour les éléments groupés par l'âme en un corps (et élevés par le fait même à un degré supérieur d'être) « plus esse est plus cum pluribus uniri » (1)·

Pour l'âme elle- même, principe d'unité, « plus esse est plus plura unire » (2).

Pour les deux, recevoir ou communiquer l'union, c'est subir l'influence créatrice de Dieu « qui creat uniendo » (3).

 

          (1) Etre plus, c'est être mieux uni avec un plus grand nombre d'éléments. (N.D.E.)

Ces formules sont à peser soigneusement, pour n'être pas mal interprétées. Elles ne signifient pas que l'Un soit composé de Multiple, c'est-à-dire qu'il naisse de la fusion en lui-même des éléments qu'il associe (car alors, ou bien il ne serait pas quelque chose de créé, c'est-à-dire de tout nouveau, ou bien les termes du Multiple iraient en se réduisant progressivement, ce qui est contre l'expérience).

Elles expriment seulement ce fait que l'Un ne nous apparaît qu'à la suite du Multiple, en domination du Multiple, parce que son action essentielle, formelle, est d'unir.

 

- Et ceci nous conduit à énoncer un principe fondamental, qui est le suivant : « L'Union créatrice ne fond pas entre eux les termes qu'elle groupe ( la béatitude qu'elle apporte ne consiste-t-elle pas précisément à devenir un avec l'autre en demeurant soi ? ). Elle les conserve : elle les achève même, comme nous le voyons dans les corps vivants où les cellules sont d'autant plus spécialisées qu'elles appartiennent à un être plus élevé dans la série animale. Chaque âme plus haute différencie mieux les éléments qu'elle unit. »

Dans le domaine ouvert à nos investigations historiques ou expérimentales, les lois de l'Union créatrice sont très suffisamment vérifiées. La conscience s'élevant graduellement sur une pyramide toujours plus large et plus haute de matière animée, voilà bien la plus objective et la plus satisfaisante expression du Réel, aussi loin et aussi profond que nous pouvons l'atteindre par nos sens.

 

- Mais la joie de l'esprit humain, c'est de chercher à prolonger autour de lui au-delà de toute vision directe, l'harmonie de ses perspectives. A ce jeu sacré la loi de récurrence qu'est l'Union créatrice se prête avec une souplesse merveilleuse. Et voici les grandes lignes de l'organisation qu'elle porte dans la masse obscure de l'ultime Passé et du dernier Avenir.

 

A la limite inférieure des Choses, au-dessous de toute atteinte, elle nous découvre une pluralité immense, - la diversité complète jointe à la désunion totale. A la vérité, cette multiplicité absolue serait le néant, et elle n'a jamais existé. Mais elle est la direction d'où sort, pour nous, le Monde : à l'origine des temps, le Monde se découvre à nous émergeant du Multiple, imprégné et ruisselant de Multiple.

Déjà cependant, puisque quelque chose est, le travail d'unification a commencé. Aux premiers stades où il nous devient imaginable, le Monde est déjà, depuis longtemps, en proie à une multitude d'âmes élémentaires qui se disputent sa poussière pour exister en l'unifiant. Nous ne pouvons en douter : la Matière dite brute est certainement animée à sa manière.

Complète extériorité ou totale « transience » sont, comme absolue multiplicité, synonymes de néant.

 

Atomes, électrons, corpuscules élémentaires, quels qu'ils soient ( pourvu qu'ils soient quelque chose en dehors de nous ), doivent avoir un rudiment d'immanence, c'est-à-dire une étincelle d'esprit. Avant que, sur la Terre, les conditions physico-chimiques permissent la naissance de la vie organique, ou bien l'Univers n'était encore rien en soi, ou bien il formait déjà une nébuleuse de conscience.

 

Chaque unité du Monde, pourvu qu'elle soit une unité naturelle, est une monade.

 

Dans le monde matériel, les monades unissent peu et mal : voilà pourquoi elles sont si démesurément stables par rapport aux vivants proprement dits.

Chez les animaux, elles unissent davantage, - assez pour être très fragiles, trop peu pour résister à la désagrégation qui les guette.

Dans l'Homme seulement, à notre connaissance, l'esprit unit si parfaitement autour de soi l'universalité de l'Univers que, malgré la dissociation momentanée de son point d'appui organique, rien ne saurait plus détruire le « vortex » d'opération et de conscience dont il est le centre subsistant.

 

L'âme humaine est le premier point d'appui définitif où puisse s'accrocher le Multiple soulevé vers l'Unité par la Création.

 

Autour de nous, dans l'Univers, les choses en sont arrivées là. Comme une sphère rayonnant à partir de centres innombrables, le Monde matériel nous apparaît comme suspendu, aujourd'hui, à la conscience spirituelle des hommes.

 

Que nous apprend l'Union créatrice sur l'équilibre et l'avenir de ce système ? - Elle nous avertit formellement que le monde que nous voyons est encore profondément instable et inachevé : instable, parce que les millions d'âmes ( vivantes ou disparues ) incluses aujourd'hui dans le Cosmos forment un multiple branlant qui a besoin, mécaniquement, d'un Centre pour « tenir » ; inachevé, parce que leur pluralité même, en même temps qu'elle représente une faiblesse, est une puissance et une espérance d'avenir, - l'exigence ou l'attente d'une unification ultérieure dans l'esprit.

 

Dès lors, par tout le poids de l'évolution passée, nous voici forcés de regarder plus haut que nous-mêmes, Hommes, dans les séries spirituelles. Si le Monde infra-humain est consolidé par nos âmes à nous, le Monde humain, à son tour, n'est concevable que supporté par des centres conscients plus vastes et plus puissants que les nôtres.

 

Et ainsi, de proche en proche ( de plus multiple en moins multiple ), nous sommes amenés à concevoir un Centre premier et suprême, un omega, en qui se relient toutes les fibres, les fils, les génératrices de l'Univers, - Centre encore en formation ( virtuel ) si on envisage la complétion du mouvement qu'il dirige, mais Centre déjà réel aussi, puisque, sans son attraction actuelle, le flux général d'unification ne pourrait soulever le Multiple.

 

On le voit donc : à la lumière de l'Union créatrice l'Univers prend la forme d'un immense cône, dont la base se distendrait indéfiniment en arrière, dans la nuit, - tandis que le sommet s'élèverait et se concentrerait toujours plus dans la lumière.

Du haut en bas, la même influence créatrice se fait sentir, mais toujours plus consciente, plus épurée, plus compliquée.

A l'origine, des affinités obscures agitent la Matière ; puis, bientôt, l'attrait du vivant se fait sentir, - mouvement presque mécanique dans les formes inférieures, mais qui devient, dans le coeur humain, l'infiniment riche et redoutable puissance de l'amour ; plus haut, enfin, naît la passion pour les Réalités supérieures aux cercles humains, dans lesquelles nous nous sentons confusément noyés.

 

La Science, par force, s'occupe principalement d'étudier les arrangements matériels successivement réalisés par le mouvement de la Vie. Ce faisant, elle ne voit que la croûte des Choses. La véritable évolution du Monde se passe dans les âmes, et dans l'union des âmes. Ses facteurs intimes ne sont pas mécanicistes, mais psychologiques et moraux.

Voilà pourquoi ( nous aurons à revenir sur ce point ) les développements ultérieurs, physiques de l'Humanité, c'est-à-dire les prolongements vrais de son évolution sidérale et biologique, sont à chercher dans un accroissement de conscience obtenu par la mise en jeu de puissances unitives psychiques.

 

 

 

QUELQUES COROLLAIRES DE L'UNION CRÉATRICE

 

 

Si on accepte la susdite représentation de l'Univers, il est surprenant de voir avec quelle facilité se découvrent, comme des conséquences de l'Union créatrice, toute une série de propositions extrêmement précieuses pour la meilleure compréhension et la meilleure utilisation du Monde.

 

1) En tête de ces corollaires, on voit se détacher, avec le relief d'une vérité de premier ordre, ce principe fondamental que « Toute consistance vient de l'Esprit ».

C'est la définition même de l'Union créatrice. L'expérience immédiate et brutale du Monde tendrait à nous faire admettre le contraire. La solidité de l'inorganique, la fragilité de la chair, veulent nous faire croire que toute consistance vient de la Matière.

 

Il faut résolument inverser cette vue grossière des Choses, que la Physique elle-même est en train de ruiner en découvrant le lent évanouissement de substances que nous pensions indestructibles. - Non, rien ne tient que par un effet de synthèse, c'est-à-dire en somme, si humble soit cette synthèse, par un reflet de l'Esprit. Dès lors, le philosophe matérialiste qui cherche au-dessous de l'âme le principe solide de l'Univers ne saisit que de la poussière qui s'éparpille entre ses doigts. Et dès lors, aussi, le charnel, qui essaie de rejoindre l'objet de sa passion autrement qu'en allant vers l'élévation de son être, c'est-à-dire sans chercher à former par l'union de deux vivants une sorte de nouvelle âme plus riche et plus haute, - le charnel, dis-je, place dans sa tentative d'adhésion un incurable principe de séparation chaque pas nouveau dans la jouissance matérielle l'éloigne de son amour.

 

A travers l'immense réseau de la multiplicité universelle, du plus modeste élément jusqu'au plus sublime, des constructions les plus matérielles de la Nature jusqu'aux édifices les plus raffinés de notre pensée, de la plus petite association de monades jusqu'aux plus vastes ensembles organisés, « Tout tient par en haut ».

 

2) Tout tient par en haut. Il suit de là, d'abord que toute réalité autour de nous ( si spirituelle soit-elle ) est indéfiniment décomposable en termes de nature inférieure à la sienne. Chacun à sa manière, les organismes vivants sont réductibles en éléments physico-chimiques - l'hypothèse scientifique en faits plus ou moins bruts, - l'acte libre en déterminismes, - l'intuition en syllogismes, - la foi en raisons de croire, - l'inspiration sacrée en élucubrations humaines... Mais chaque degré nouveau de réduction au multiple ( de matérialisation ) laisse échapper une âme.

 

L'analyse, admirable et puissant instrument de dissection du réel, abandonne entre nos mains des termes toujours moins compréhensibles et toujours plus appauvris. Elle nous découvre la loi de construction des choses; mais les résidus mêmes de son opération, loin de nous livrer l'essence stable du Monde, sont de plus en plus voisins du néant.

 

3) Tout tient par en haut, encore. Ce principe consacre, avant tout, la royauté de l'Esprit.

Mais, du même coup, il sauve et ennoblit la Matière. Et en effet, si c'est l'Esprit qui entraîne et soutient constamment la Matière dans l'ascension vers la Conscience, c'est la matière, en revanche, qui permet à l'esprit de subsister en lui fournissant constamment un point d'action et un aliment.

Nous l'avons dit l'Esprit qui soutient tout, n'a lui-même de raison d'être et de consistance, il ne « tient », qu'en « faisant tenir ».

Sa sublimité et sa richesse sont liées à la multiplicité organisée qu'il embrasse dans son « angle solide ».

La pureté du sommet spirituel d'un être est proportionnelle à l'ampleur matérielle de sa base.

 

4) Il n'est plus possible, du reste, dans le système de l'Union créatrice, de continuer à opposer brutalement Esprit et Matière.

Pour qui a compris, en effet, la loi de « spiritualisation par union », il a cessé d'y avoir deux compartiments dans l'Univers, celui des Esprits et celui des Corps : il n'y a plus que deux sens sur une même route ( le sens de la pluralisation mauvaise, et celui de l'unification bonne ).

 

Tout être, dans le monde, est quelque part sur la pente qui monte de l'ombre vers la lumière. Devant lui, l'effort pour dominer et simplifier sa nature; derrière lui, le laisser-aller dans la dissociation physique et morale de ses puissances.

S'il va de l'avant, il rencontre le Bien tout est pour lui l'esprit.

S'il déchoit, il ne rencontre sous ses pas que mal et matière. - Ainsi, entre le Mal absolu ( c'est-à-dire le néant, la pluralité totale où on retombe ), et le Bien suprême ( c'est-à-dire le Centre d'universelle convergence où tout tend ) s'échelonnent une infinité de degrés, - degrés coupés, sans doute par certains paliers ( celui, par exemple, qui sépare l'Animal de l'Homme, ou l'Homme de l'Ange ), mais degrés dessinant un même mouvement général.

Et, à chaque degré correspond une distribution particulière du Bien et du Mal, de l'Esprit et de la Matière. Ce qui est mal, matériel, pour moi, est bien, spirituel, pour un autre qui marche à ma suite. Et celui qui est en avant de moi sur la montagne se corromprait en usant de ce qui m'unifie.

 

Matière et Esprit ne s'opposent pas comme deux choses, comme deux natures, mais comme deux directions d'évolution à l'intérieur du Monde.

 

5) Ainsi s'évanouissent les innombrables difficultés auxquelles se heurte toute philosophie qui cherche à reconstruire le Monde à partir d'éléments isolés (de la monade) au lieu de poser en principe l'unité fondamentale et substantielle de l'Univers.

 

L'influence réciproque de l'Esprit et de la Matière, l'inter-action des êtres, la connaissance du Monde « extérieur », ne sont des questions insolubles que parce qu'on se pose en face du problème faux et impossible qui consiste à vouloir comprendre le Tout avec les parcelles de ce Tout, sans recourir à des propriétés spéciales au Tout ( comme si un Tout naturel n'était pas plus que ses parties ).

Ces «cruces philosophorum » (1) se dissipent comme une illusion dès que l'on a compris qu'il n'y a finalement, dans le Cosmos, qu'une seule réalité physique en devenir, une seule Monade. Il n'y a plus besoin de chercher le « pont » entre les natures ou les Choses dans un Univers où l'unité ( et par suite l'inter-influence complète ) est l'état d'équilibre vers lequel tendent les êtres en se spiritualisant.

Sans doute, l'idée de substances inachevées et hiérarchisées s'enchaînant entre elles suivant une loi organique uniforme, ( et trouvant dans cette liaison la plénitude de leur différenciation individuelle et de leur pouvoir d'action ) étonnera les esprits déformés par une ontologie exagérément intellectualiste et géométrique. Elle scandalisera ceux qui veulent diviser le Réel en substances ( toutes également substantielles ) et en accidents. Tant pis pour eux.

La vraie sagesse consiste à placer les obscurités du Monde aux points où elles se trouvent en réalité, et non à les déplacer artificiellement sous prétexte de sauvegarder des principes qui ne sont clairs qu'en apparence ( ou qui ne valent que pour un Univers parvenu au terme de son évolution ). Quand un mystère est bien localisé, il devient fécond à l'égal des vérités les mieux pénétrées. Tel est le cas de ce principe admis par l'Union créatrice qu'il n'y a pas, «in natura rerum » (2), de substance achevée, ni par suite isolée, mais que chaque substance est supportée par une série de Substances de Substance se soutenant, de degré en degré, jusqu'au Centre suprême, où tout converge.

 

I. Apories philosophiques. (N.D.E.)

2. Dans la nature. (N.D.E.)

 

Sans ces deux notions de « Substance inachevée » et de « Substance de Substance », toute philosophie demeure incohérente et gênée. Au contraire, ces notions une fois admises, tout s'explique lumineusement, et tout prend un relief extraordinaire autour de nous, - non seulement en Métaphysique, mais, et plus encore peut-être, en Morale et en Religion.